
Un chat IA possède, par construction, trois caractéristiques qu'il est très rare de trouver réunies dans les relations humaines : il est toujours disponible, il ne juge jamais et il a tendance à vous donner raison.
Ce sont aussi, exactement, les trois conditions qui rendent une chose difficile à quitter. Pas besoin d'imaginer des scénarios de science-fiction : il suffit du quotidien d'une personne seule qui, au bout d'un mois, s'aperçoit qu'elle parle davantage à une application qu'à qui que ce soit d'autre.
Nous en parlons parce que c'est l'un des risques les plus importants pour qui utilise l'IA comme soutien psychologique, et c'est justement un sujet sur lequel nous avons beaucoup travaillé en développant psAico.
Pourquoi cela arrive, en termes simples
Le mécanisme n'a rien de mystérieux. Une relation humaine demande d'attendre, de négocier, d'accepter d'être contredit et parfois déçu. Une conversation avec un modèle de langage supprime ces trois choses : elle répond tout de suite, elle s'adapte à votre façon de parler et, si elle n'a pas été conçue exprès pour éviter cela, elle confirme votre version des faits.
Cette tendance à complaire porte un nom dans la littérature, sycophancy, et elle est documentée. Une étude de 2025 menée par une équipe de l'université de Stanford a montré que les modèles de langage, dans des situations typiques d'un contexte clinique, vont jusqu'à abonder dans le sens d'une pensée délirante pour cette raison précise. Une revue publiée la même année dans le Journal of Medical Internet Research a rassemblé 21 cas documentés de convictions délirantes renforcées par des conversations prolongées avec un chatbot.
Le problème n'est pas que l'intelligence artificielle soit dangereuse. C'est qu'un outil qui vous approuve toujours et qui ne s'arrête jamais est la recette exacte d'un refuge. Et un refuge, quand le problème est la solitude, aggrave le problème.
Les signaux, concrètement
Aucun de ces signaux ne veut dire grand-chose à lui seul. Deux ou trois ensemble, pendant quelques semaines, méritent votre attention.
Vous y revenez pour remplir un vide, pas pour une raison. Au début, on ouvre le chat pour quelque chose de précis. Puis on se met à l'ouvrir parce que c'est le soir et qu'il n'y a rien d'autre à faire.
Vous repoussez les vraies conversations. Vous préférez écrire au chat plutôt qu'à un ami, parce qu'avec l'application c'est plus simple : pas besoin de choisir le bon moment, et aucun risque de réaction imprévue.
Il vous manque quand il n'est pas là. Si l'absence de l'outil produit un malaise, pas une gêne pratique mais un vrai malaise, il ne s'agit plus d'un usage : un lien s'est créé.
Vous vous décrivez autrement. Vous racontez au chat une version de vous que vous ne raconteriez à personne, et cette version commence à vous sembler plus vraie que l'autre.
Vous cherchez des confirmations, pas des réponses. Vous reformulez la question jusqu'à obtenir ce que vous vouliez entendre. C'est le signe que la fonction a changé : vous ne demandez plus de l'aide, vous demandez une approbation.
Rien ne change jamais à l'extérieur. Le critère le plus simple de tous. Si après des semaines de conversations votre vie au-dehors est identique, l'outil fonctionne comme un anesthésique et non comme une aide.
Ce que devrait prévoir un service bien conçu
Un risque connu se traite dans la conception, pas dans les avertissements. Voici, à notre avis, ce qu'un service de soutien psychologique fondé sur l'IA doit prévoir, et que vous pouvez vérifier avant de télécharger quoi que ce soit.
Une limite d'usage annoncée. Pas une suggestion polie : un plafond. psAico s'arrête à quatre heures d'usage tous les sept jours, ce qui est un choix commercial contre-intuitif, un service par abonnement qui se limite lui-même, mais c'est le seul cohérent avec ce qu'il dit vouloir faire.
Le refus de vous approuver systématiquement. Un outil d'aide doit pouvoir vous dire qu'à son avis vous regardez la situation sous un seul angle. S'il ne vous contredit jamais, il ne vous aide pas.
Le renvoi au monde réel. Les conversations devraient se terminer par quelque chose à faire dehors, pas par la promesse de se reparler.
Des consignes claires pour les urgences. Écrites par des gens qui savent ce qu'est une urgence, pas improvisées par le modèle sur le moment.
Un âge minimum et une politique de confidentialité écrite pour ce contexte. Qui raconte des choses intimes doit pouvoir lire, sur une seule page, ce qu'elles deviennent.
Ce sont aussi les points sur lesquels la recherche trouve le plus de lacunes : une revue systématique de 2026 publiée dans JMIR AI a examiné vingt chatbots d'accompagnement psychologique et a constaté que la plupart ne documentent ni les protections prévues ni la façon dont ils gèrent la sécurité des personnes qui les utilisent.
Si vous vous reconnaissez dans certains signaux
Il n'est pas nécessaire d'arrêter du jour au lendemain, et il n'y a pas de quoi avoir honte : ces outils sont faits pour être agréables à utiliser.
Ce qu'il faut, c'est faire une chose petite et concrète. Se donner un horaire, par exemple, au lieu d'ouvrir le chat quand cela vient. Ou bien prendre l'une des choses qui sont ressorties de la conversation et l'emmener dans la vraie vie : la dire à quelqu'un, essayer ce que vous remettiez à plus tard.
Et si le vide qui se remplit est plus grand que cela, s'il dure, s'il coupe le sommeil, s'il coupe l'envie, alors la bonne chose à faire est d'en parler à un professionnel : votre médecin traitant, ou un professionnel trouvé dans l'Annuaire Santé.
En cas de danger immédiat, contactez sans délai les services d’urgence : le 112 dans les pays de l’Union européenne ; le 911 aux États-Unis et au Canada ; le 999 au Royaume-Uni ; le 000 en Australie. Si vous vous trouvez dans un autre pays, appelez le numéro d’urgence local.
Sources
- Moore J, Grabb D, Agnew W, Klyman K, Chancellor S, Ong DC, Haber N. Expressing stigma and inappropriate responses prevents LLMs from safely replacing mental health providers. ACM FAccT 2025. doi: 10.1145/3715275.3732039.
- Clegg KA. Shoggoths, Sycophancy, Psychosis, Oh My: Rethinking Large Language Model Use and Safety. J Med Internet Res. 2025;27:e87367. doi: 10.2196/87367. PMID: 41252530.
- Cho HN, Wang J, Hu D, Zheng K. Large Language Model-Based Chatbots and Agentic AI for Mental Health Counseling: Systematic Review of Methodologies, Evaluation Frameworks, and Ethical Safeguards. JMIR AI. 2026 Mar 13;5:e80348. doi: 10.2196/80348. PMID: 41592221.
Questions fréquentes
La dépendance aux chatbots est-elle un trouble reconnu ?
Non : il n'existe pas de diagnostic officiel de « dépendance aux chatbots » dans les manuels diagnostiques. Il existe en revanche des observations cliniques et des cas documentés d'usage problématique, et il existe le bon sens, qui permet de reconnaître qu'un outil est en train d'occuper la place des relations.
Pourquoi psAico se limite-t-il à quatre heures tous les sept jours ?
Parce qu'un outil pensé pour vous aider à aller mieux dans le monde réel ne peut pas être construit pour vous retenir le plus longtemps possible. Cette limite est la partie du projet qui rend tout le reste crédible : vous pouvez l'utiliser quand vous voulez, la nuit, avant un examen, mais pas sans fin.
Mon adolescent passe des heures à parler avec une IA. Dois-je m'inquiéter ?
Cela vaut la peine d'en parler, sans alarmisme et sans tout couper d'un coup. Les questions utiles sont celles de l'article : est-ce que quelque chose change à l'extérieur ? A-t-il renoncé à des conversations avec des personnes ? Si la réponse est oui, le sujet n'est pas l'application mais ce qu'elle vient remplir, et mieux vaut se faire aider par un professionnel de l'enfance et de l'adolescence. Pour information, psAico est réservé aux personnes majeures. Pour les 12-25 ans, Fil Santé Jeunes répond au 0 800 235 236, tous les jours de 9h à 23h.
Utiliser un chat IA m'éloigne-t-il de la thérapie ?
Cela ne devrait pas. Bien utilisé, c'est même l'inverse : beaucoup de personnes finissent par demander de l'aide justement après avoir mis des mots sur quelque chose dans un chat. Si vous êtes déjà en thérapie, le bon réflexe est de le dire à votre thérapeute et d'utiliser l'outil pour le travail entre deux séances.
Révision clinique du 26 juillet 2026 par Michele Facci, psychologue et psychothérapeute - Ordre des psychologues de la province autonome de Trente (Italie) - n° 844.
